Dans un contexte mondial marqué par la multiplication des crises - sécuritaires, migratoires, économiques et environnementales - qui affectent de nombreuses régions, la période post-COVID-19 se distingue par un retour du protectionnisme économique, un repli identitaire et une territorialisation des politiques publiques. La crise financière de 2008, la pandémie de coronavirus et la guerre en Ukraine ont accéléré les tendances vers une « démondialisation » (Polet, 2020). Ce tournant se manifeste par une montée des politiques protectionnistes et volontaristes, une focalisation accrue sur la sécurité nationale dans les échanges économiques internationaux (Serfati, 2018) et un effort de relocalisation des industries stratégiques amenant plusieurs États à repenser leurs politiques économiques et commerciales (Rodrik, 2020 ; Evenett, 2021).
Ce discours de rupture avec l’ordre économique libéral mondial s’appuie sur des revendications de souveraineté politique et économique, ainsi que sur la volonté de protéger les entreprises locales face aux firmes transnationales (Abdelmalki et Attarça, 2022 ; Blyth, 2016). Il est souvent récupéré par des forces politiques nationalistes qui prônent une réorganisation complète de l’économie mondiale, occultant cependant les revendications écologistes. Celles-ci réclament une relocalisation des productions, une plus grande résilience des chaînes d’approvisionnement, et une réindustrialisation verte (Latouche, 2006 ; Sapir, 2011). Dans cette logique, certains mouvements sociaux du Sud vont jusqu’à appeler à une rupture totale avec le capitalisme international (Polet, 2021).
Si certaines mesures protectionnistes sont initiées par le haut en réponse aux crises récentes, la brutalité des politiques néolibérales, généralisées à l’échelle mondiale (Harvey, 2005), a simultanément joué en faveur de l’émergence de formes de résilience ancrées localement. Ces initiatives, souvent issues de la base, se manifestent à travers des pratiques innovantes de territorialisation des activités et de mobilité, notamment dans les pays du Nord, avec la montée en puissance de l’économie sociale et solidaire (Laville, 2011), le développement de nouvelles formes de mobilité (Orfeuil, 2020), la patrimonialisation du patrimoine matériel et immatériel, ainsi que l’essor des tiers-lieux (Oldenburg, 1989).
Dans les pays du Sud, la fragilisation des structures étatiques et l’exposition des populations à une mondialisation inégalitaire ont également généré des réponses locales innovantes qui se basent sur la solidarité et la résilience (Polet, 2021 ; Cormier-Salem et Roussel, 2009). La gestion communautaire des ressources naturelles, le développement des marchés de seconde main (Belguidoum et Pliez, 2021), ainsi que la valorisation des métiers de la réparation et de l’artisanat constituent autant de réponses concrètes aux limites du modèle néolibéral, incarnant des alternatives durables et adaptées aux réalités locales (Buclet, 2011), redessinant ainsi les territoires et leurs organisations.
En Algérie, ces dynamiques mondiales trouvent une résonance particulière. Pour atténuer les effets des crises économiques, sociales et environnementales et rompre avec sa dépendance historique aux hydrocarbures, le pays a engagé une stratégie résolument protectionniste visant à diversifier son économie et à maîtriser ses importations. Cette réorientation se traduit par la renégociation d'accords bilatéraux, notamment avec l’Union européenne, et s'incarne dans le mot d'ordre du « Made in Algeria ». Celui-ci est soutenu par des réformes structurelles : relance de la production manufacturière, soutien aux PME et encouragement de l’innovation à travers les startups (Bouacida, 2023). Ce tournant volontariste favorise l’émergence de territoires économiquement plus intégrés et stimule la création d'entreprises individuelles.
Sur le terrain, cette nouvelle orientation économique prend corps. Une myriade d'ateliers de confection, de transformation agroalimentaire et de production artisanale, souvent implantés en périphérie urbaine, a su conquérir le marché national. Leur succès repose sur une offre de produits alternatifs aux importations, rendus d'autant plus attractifs par des prix accessibles dans un contexte mondial marqué par l’inflation.
Ces dynamiques animées par le bas, sont consolidées par des transformations plus structurelles. D'une part, l'État cherche à encadrer et stimuler l'entrepreneuriat à travers un Système National d’Innovation encore en construction (Bouacida, 2023). D’autre part, la révolution numérique redéfinit déjà les pratiques urbaines, notamment les mobilités urbaines via les applications de commerce (livraison) et de transport (VTC).
La quête de souveraineté alimentaire est un autre pilier de cette nouvelle stratégie. Pour réduire sa dépendance aux importations, l'Algérie s'est engagée dans le renforcement de ses filières agricoles stratégiques (céréales, légumineuses, lait, viande), (Bouazid et al., 2018 ; Omari, et al. 2012), par le biais de l’entrepreneuriat agricole (Bensaoud, 2023 ; Otmane et Kouzmine, 2013). Cette dynamique se traduit spatialement par le développement de l'agriculture sous serre et l'expansion de l'agriculture irriguée, notamment dans les zones sahariennes et périurbaines (Hadeid et al., 2018 ; Maachou et Otmane, 2016; Nemmouche et Zeghiche, 2021), l'extension des élevages avicoles et laitiers, l’augmentation de la flottille de pêche et l’implantation de l’aquaculture (Zaimen et al, 2021). Ce faisant, elle transforme non seulement les paysages agricoles, mais redéfinit en profondeur les relations entre villes et campagnes (Bensaoud, 2023 ; Belgasmia et al., 2021).
Cependant, les espaces ruraux algériens doivent faire face à des défis environnementaux majeurs et des effets du changement climatique notamment la raréfaction de l’eau qui met sous tension le territoire et menace la stabilité des populations et la viabilité des productions agricoles (Cramer et al., 2019 ; Hadeid et al., 2018 ; Ghodbani et al., 2017 ; Daoudi et al., 2017 ; Bellal et al., 2015).
Le tourisme, notamment le tourisme interne, s’inscrit également dans l’effort de diversification économique, et s’affirme comme un levier de développement. En réponse aux restrictions de mobilité internationale, il a connu une forte croissance, stimulant l’économie locale dans des régions jusque-là marginalisées (Sekkoum et Maachou, 2018). De petites villes deviennent des destinations prisées, notamment dans les zones côtières, thermales ou sahariennes. En parallèle, la montée des plateformes numériques de location entre particuliers contribue à la diversification des offres touristiques. Toutefois, ce modèle de tourisme de masse nous mène aujourd’hui à poser plusieurs questions sur les retombées locales et les atteintes à l’environnement.
Quant au volet social de la stratégie algérienne, il repose sur un modèle redistributif éprouvé, combinant subventions (alimentation, énergie, eau), allocation chômage et politique ambitieuse de logement (Yousfi, 2016). Si ces programmes transforment en profondeur les périphéries urbaines en y façonnant de nouvelles centralités (Otmane et al., 2023 ; Bendjelid, 2010), ils produisent un effet paradoxal. En effet, ils s'accompagnent souvent d'un appauvrissement, voire d'un abandon, des centres historiques. Cette double dynamique engendre de profondes recompositions socio-spatiales : des phénomènes de gentrification et une mobilité résidentielle accrue accentuent la fragmentation de la ville, et ce, malgré l'ampleur des efforts de relogement (Yousfi et Bensalah, 2024 ; Chebini et al., 2023 ; Trache et Khelifi, 2022 ; Mouaziz-Bouchentouf, 2021 ; Bendraoua et Souiah, 2016). Au final, ces processus modifient les usages, les mobilités et les pratiques de l'espace, posant avec acuité la question de la gouvernance urbaine et du droit à la ville (Kaddouri et al., 2024).
En somme, l’ensemble de ces transformations - économiques, sociales et environnementales - interrogent en profondeur les structures territoriales et sociales. Afin d’éclairer ces dynamiques, ce colloque se propose pour explorer trois axes de questionnement majeurs :
- La fabrique des territoires : Comment les politiques publiques, de l'échelle nationale à l'échelle locale, reconfigurent-elles concrètement les espaces ?
- Acteurs, adaptations et innovations : Face à ces transformations, comment les acteurs locaux (citoyens, entrepreneurs, associations) s'adaptent-ils, résistent-ils ou innovent-ils ?
- Le défi de la durabilité : quelles stratégies de résilience sont mobilisées pour faire face aux impacts du changement climatique, en particulier dans les domaines agricoles et de gestion des ressources ?
Ces problématiques appellent une approche pluridisciplinaire et contextualisée pour mieux saisir les réalités locales et les reconfigurations en cours. Dans ce contexte riche en mutations, les 9èmes Journées Géographiques Algériennes s’inscrivent dans la continuité d’une série de manifestations scientifiques organisées depuis près de vingt ans par le Laboratoire Espace Géographique et Aménagement du Territoire (EGEAT) en collaboration avec le Département de géographie et d’aménagement du territoire, de l’Université d’Oran2, Mohamed Ben Ahmed (Algérie).
Fidèles à leur vocation de dialogue interdisciplinaire, ces journées se veulent un espace d’échanges, de réflexions et de partage entre chercheurs, enseignants, professionnels et étudiants, autour des grands enjeux géographiques contemporains. Elles offrent une plateforme privilégiée pour croiser les regards scientifiques sur les mutations en cours dans un monde confronté à des crises multiples, à la fois systémiques et territoriales.
Cette édition propose d’explorer les transformations géographiques, environnementales, sociales et économiques à travers une diversité d’approches et de terrains, notamment à partir du cas algérien, mais également dans une optique comparative avec d'autres pays du Sud et du Nord. Il s’agit de favoriser une lecture transversale des recompositions territoriales actuelles, en mettant en lumière les innovations, les résistances et les dynamiques d’adaptation qui émergent face à l’instabilité mondiale.
Les axes thématiques du colloque s’articulent autour des entrées suivantes :
1. Transformations urbaines
Cet axe invite à réfléchir aux dynamiques de transformation des villes, à l’évolution des politiques d’urbanisme et aux enjeux croissants liés à la mobilité. Il s’agira d’interroger la manière dont les territoires urbains se reconfigurent sous l’effet de la (dé) mondialisation, du changement climatique, des pressions démographiques et de l’innovation technologique. La question de la gentrification, de la production des centralités nouvelles et de la durabilité urbaine seront au cœur des réflexions.
2. Ruralité et développement
Les mutations des espaces ruraux, les transformations des systèmes agricoles et d’élevage et les impacts des politiques de développement seront au centre de cet axe. Il s’agira d’évaluer les tensions entre modernisation et préservation des pratiques traditionnelles, d’analyser les effets de l’irrigation, de l’agro-industrie ou du changement climatique sur les territoires ruraux, ainsi que les recompositions des relations ville-campagne.
3. Environnement et durabilité
Dans un monde confronté à l’urgence écologique, cet axe se penche sur les enjeux environnementaux et les réponses sociétales qui leur sont apportées. Quelles stratégies d’adaptation aux effets du changement climatique ? Comment repenser la gestion des ressources naturelles ? Comment sont gérés les risques ? Quels rôles pour les initiatives citoyennes et communautaires dans la transition écologique ? Ce volet s’ouvrira aussi aux expériences internationales de résilience environnementale.
4. Patrimoine, identité et tourisme
Cet axe s’intéresse aux articulations entre préservation patrimoniale, valorisation identitaire et développement touristique. Comment les territoires mobilisent-ils leur patrimoine matériel et immatériel pour construire des projets de développement ? Quelles tensions apparaissent entre les logiques de conservation, de marchandisation et de réappropriation par les communautés locales ? Les contributions pourront porter sur les enjeux liés à la patrimonialisation, au tourisme culturel, religieux ou écologique, ainsi qu’aux conflits d’usage et de mémoire.
5. Économie et territoires
Il s’agit ici d’explorer les dynamiques économiques émergentes et leurs implications sur l’organisation spatiale des territoires. Cela inclut les formes d’entrepreneuriat local, les systèmes d’innovation territorialisés, l’économie informelle, ainsi que les recompositions industrielles dans un contexte de relocalisation partielle et de recherche de souveraineté économique. L’objectif est de mieux comprendre comment les territoires s’insèrent ou se désengagent des logiques de mondialisation.
6. Le territoire à l’ère du numérique et les nouvelles pratiques spatiales
La transformation numérique impulsée par l’IA redéfinit fondamentalement la gestion des espaces. Il s'agit de positionner l'IA non pas comme une simple technologie, mais comme un catalyseur majeur pour assurer une gouvernance intelligente des territoires. Cet axe peut être transversal à l’ensemble des thématiques abordées par les axes précédents.
Le comité scientifique des Neuvièmes Journées Géographiques Algériennes invite les géographes, les chercheurs et les praticiens qui traitent des questions liées aux axes du colloque à contribuer à cette manifestation scientifique internationale par des interventions originales. Les travaux empiriques et les réflexions interdisciplinaires sont privilégiés :
Axe 1. Transformations urbaines.
Axe 2. Ruralité et développement.
Axe 3. Environnement et durabilité.
Axe 4. Patrimoine, identité et tourisme.
Axe 5. Économie et territoires.
Axe 6. Le territoire à l’ère du numérique et les nouvelles pratiques spatiales.
Envoi des résumés et communications
Les propositions de résumés doivent mettre en exergue la problématique centrale traitée et les objectifs, la méthode d’approche et les principaux résultats et ne dépassent pas 800 mots, suivis de 5 mots clés. Les résumés rédigés en arabe, en français ou en anglais doivent être précédés par le titre, l’axe choisi et les informations relatives à l’auteur et co-auteurs : nom et prénom, statut, établissement de rattachement, mail et téléphone.
Les résumés sont envoyés en format Word (Times News Roman), taille de police 12 pour les textes en français ou en anglais et 14 pour les textes en arabe, aux adresses suivantes :
1. Formulaire de soumission
Utiliser le lien suivant pour soumettre vos résumés :
Formulaire de soumission des résumés (JGA 9)
2. Adresse électronique de soumission
En cas de difficultés, utiliser l'adresse électronique suivante :
Langues du colloque
Les participants peuvent intervenir en arabe, en français ou en anglais.
Publication
Les communications les plus pertinentes feront l’objet d’une publication dans la revue ″Cahiers Géographiques de l’Ouest″.
Dates importantes
- 05 Novembre 2026 : Date limite d’envoi des résumés..
- 12 Novembre 2026 : Notification aux auteurs.
Le colloque se déroulera sur deux jours et la troisième journée sera consacrée à une visite des lieux emblématiques de la ville d’Oran.
Une deuxième annonce précisera les paramètres de participation
Téléchargez l'Appel à communications au format pdf (Version en Arabe)
Téléchargez l'Appel à communications au format pdf (Version en Français)